26.11.2007

La vie des autres, de Florian Henckel von Donnersmack

b92ade36f6247ba11647ed652e08f73e.jpgGeorg Dreyman est un auteur à succès de pièces de théâtre dans la RDA du début des années 1980, car il se conforme aux lignes fixées par le parti pour les oeuvres de fiction. Sa compagne, Christa-Maria Sieland, est tout aussi célèbre que lui et porte souvent les pièces de Dreyman sur ses épaules.

Le Ministre de la Culture a cependant quelques doutes sur la loyauté de l'auteur, ou du moins il le laisse croire. En fait, il est très attiré par Christa-Maria, et Dreyer le gêne dans sa conquête de la jeune femme. Il charge donc un service de renseignement de la Stasi de surveiller le couple.

C'est au capitaine Wiesler qu'échoit la mission de surveillance. Il finit par être témoin auditif de conversations pour le moins troublantes entre Dreyer et son ami écrivain activiste Hauser. Mais à ce stade-là, Wiesler est trop attaché au couple pour faire des rapports fidèles à son supérieur, Anton Grubitz.

Jusqu'où ira-t-il dans son attitude, sachant que, dans le même temps, le Ministre a fait plus qu'avancer ses pions en direction de Christa-Maria, qu'il a menacée de l'interdire de scène si elle ne cédait pas à ses avances ?

Signalé comme le premier film fidèle à l'ambiance qui régnait véritablement en RDA à l'époque d'Erich Honecker, La vie des autres est effectivement un film marquant, parce qu'il éclaire mieux qu'aucun autre à ce jour sur les activités de la Stasi, l’enfermement et la surveillance constante dont étaient victimes toutes les personnalités un tant soit peu en vue, la censure, les pressions, les menaces… et les conséquences que ces brimades pouvaient avoir sur la vie d’un couple.

En insérant une touche d’humanité en la personne de Wiesler, Henckel von Donnersmarck évite à son film l’écueil de la noirceur totale (enfin, ça aurait été un écueil dans le cas de ce film-ci, mais dans d’autres, c’est loin d’être un problème) ; c’est aussi une invitation à la révolte contre un ordre liberticide puisque Wiesler contrevient aux ordres qu’il a reçus.

L’ensemble des acteurs est remarquable, Ulrich Tukur en chef des réseaux de renseignements de la Stasi est cruel à souhait… et l’on sort du film en se posant des questions sur l’attitude qu’on aurait dans les mêmes circonstances.

06.09.2007

La fin d'une liaison, de Neil Jordan

6b3043e35647693ec76eeeddcbb5ea9d.jpgQuand Maurice Bendrix rencontre, par une nuit pluvieuse, son ami Henry Miles dans les rues de Londres, le passé remonte à la surface. Il y a deux ans qu'ils ne se sont pas vus, et Bendrix, qui voit Henry mal en point, lui propose de le raccompagner chez lui. Il se rend compte en discutant un peu que le problème vient de Sarah, l'épouse de Henry, et que ce dernier est allé jusqu'à prendre les coordonnées d'un détective privé car il soupçonne sa femme de le tromper. Pourtant, il n'est pas allé plus loin, soit par amour pour elle, soit plus prosaïquement par peur de ce que le détective pourrait découvrir.

Bendrix propose à Henry de contacter lui-même le détective, mais Henry refuse. Cependant, Bendrix a retenu l'adresse de l'agence, et il s'y rend pour faire suivre Sarah. Sur ce, la jeune femme appelle Bendrix pour lui proposer un rendez-vous, au cours duquel on comprend qu'ils ont été amants et que leur relation s'est interrompue pour une raison mystérieuse deux ans auparavant.

Ce film est une adaptation saisissante du roman de Graham Greene, envoûtante et mystérieuse, sensuelle et saisissante. La photographie est particulièrement soignée, les décors également. Quant au scénario... c'est du Greene ! ce qui signifie que les personnages sont fouillés, qu'on en sait au final beaucoup sur leur fonctionnement mental. Je lirai prochainement le roman (acheté hier !), j'en ferai un petit compte-rendu qui complètera bien, je pense, cette très courte note sur son adaptation filmique.7a9748b61f10edd2f5341cab0049f8c2.jpg

Je ne veux pourtant pas terminer sans saluer le jeu des acteurs, tout en finesse et suivant au plus près l'évolution de leurs personnages. De Ralph Fiennes à Alan Rickman tout en passant, bien sûr, par la grandiose Julianne Moore, tous sont criants de vérité !

15.05.2007

Lady Chatterley, de Pascale Ferran

medium_ladychatterleyaffiche.jpgEn choisissant d'adapter la deuxième des trois versions du dernier roman de D.H. Lawrence, Pascale Ferran (Petits arrangements avec les morts, L'âge des possibles) a pris le parti de la sensualité. Bien plus que dans les deux autres versions, les personnages de Constance "Connie" Chatterley et d'Oliver Parkin existent en effet dans leur chair.

Cette chair est évidemment montrée dans le film de Ferran, mais la réalisatrice et co-adaptatrice n'en fait pas trop ; rien de choquant, de pornographique dans les scènes d'amour, qui d'ailleurs n'interviennent qu'après le premier tiers du film. Les trois premiers quarts d'heure servent à présenter les protagonistes dans les rôles que la société britannique de l'époque (l'entre-deux guerres) leur a assignés : blessé lors de la première guerre mondiale, Sir Clifford est un aristocrate froid, un patron inflexible, un mari distant qui se voudrait autoritaire, mais que son infirmité empêche d'être totalement un époux. Constance est dévouée, effacée, presque éteinte.

Le choc sensuel aura lieu alors que Constance, chargée par son mari de faire une commission à leur garde-chasse, Parkin, en l'absence de leur valet souffrant, trouvera l'homme, torse nu, à sa toilette. Tremblante, visiblement remuée jusqu'au tréfonds d'elle-même, elle évite son contact, même lointain, pendant quelque temps après cet épisode.

Mais le feu éveillé par ces quelques instants sera le plus fort. Alors qu'elle se balade dans leur propriété, elle débouche sur la clairière dans laquelle est posée la cabane où Parkin "bricole". Les premières tentatives d'approche sont, de part et d'autre, maladroites ; Parkin se révèle aussi sauvage que son physique un peu fruste le laisse penser. Quant à Connie, elle est encore toute chamboulée par les nouveaux sentiments qui l'habitent. Il faudra plusieurs visites, puis la permission donnée par Parkin à Connie (qui n'en avait pas besoin, étant maîtresse du domaine) de venir se reposer à la cabane quand elle en ressent le besoin, avant que la rencontre n'ait vraiment lieu. C'est le début d'une relation passionnée, qui va faire retrouver son corps à Parkin et découvrir le sien à Constance.medium_ladychatterley1.jpg

Bientôt, il devient clair que le lien qui les lie n'est pas uniquement physique ; le besoin qu'ils ont l'un de l'autre dépasse leur besoin de faire l'amour ensemble. La décision que prend Constance d'accompagner sa soeur en voyage vers le sud de la France va les séparer pour quelques semaines...

Je ne dirai rien de l'histoire après ce tournant scénaristique ; je préfère m'attacher à dire ce qui, dans cette oeuvre, a particulièrement attiré mon attention.

Tout d'abord, j'ai beaucoup aimé la manière dont Pascale Ferran filme la nature, tour à tour apaisante et actrice à part entière de la passion qui lie Parkin et Constance. Végétation, cris des oiseaux, tout est fait - et très bien fait - pour baigner le film dans une atmosphère naturelle qui contribue, bien sûr, à nous faire comprendre que la relation entre Lady Chatterley et son amant est, elle aussi, des plus naturelle.

De même, la manière qu'a Ferran de filmer les corps, qu'ils soient habillés ou nus, procède de ce naturalisme (de très bon ton, à mon avis) : tout dans le rapport au corps des amants, après un temps d'adaptation, est simple. Le tournant, le moment où l'on comprend qu'il y a bien plus entre Constance et Parkin qu'une relation physique, est la scène où elle lui demande de se montrer nu à elle avant d'éteindre la lumière pour lui faire l'amour. Dans son ton, dans la manière qu'elle a de le lui demander, dans son regard quand il se déshabille, un peu gêné encore, on comprend qu'elle est amoureuse, et c'est magnifiquement rendu.

J'allais oublier que le film a été couronné par pas moins de cinq César cette année : meilleur film français, meilleure actrice pour Marina Hands (époustouflante, il est vrai !), meilleure adaptation, meilleure photographie, meilleurs costumes. Un raz-de-marée dont je ne peux juger que certains des éléments.

Marina Hands, je viens de le dire, est incroyablement juste dans son interprétation d'un personnage pourtant complexe, engoncée au départ dans les exigences de son rang social et qui, par la force d'une rencontre, de la découverte d'elle-même, va peu à peu s'émanciper de la tutelle de son milieu pour vivre, réellement, enfin. On peut en effet voir sa relation avec Parkin comme une révolution, une déclaration de guerre aux règles de la bien-pensance de l'époque. Marina Hands rend parfaitement, dans son jeu (son ton, son visage, son corps), les transformations successives de ce personnage dont on a trop souvent, parce que c'est ainsi qu'elle est présentée dans les autres versions du roman, et notamment la troisième, qu'on connaît le mieux, fait une cérébrale et qui se révèle ici, une fois débarrassée de la gangue que constituent les obligations sociales du "paraître", instinctive et sensuelle.

Quant à Jean-Louis Coulloc'h, il est parfaitement convaincant dans le rôle de l'ours solitaire dont on apprend peu à peu l'histoire et les motivations.

Hippolyte Girardot, enfin, sait être tout à fait froid, égoïste, mais aussi montrer les sentiments que lui inspirent les propos de sa femme quand elle lui apprend qu'il se pourrait qu'elle tombe bientôt enceinte. Il se ressaisit cependant assez vite, et met une condition aux infidélités de son épouse : que l'héritier à naître soit biologiquement anglais, et de bonne famille...

L'ambiance du film ne doit pas peu au talent de Julien Hirsch, le chef opérateur, qui a su au mieux capter la lumière naturelle pour illuminer végétation et humains, puis rendre très habilement le rapprochement entre les amants en baignant les scènes d'amour de tons de plus en plus chauds. Magnifique ! Le jeu de costumes orchestré par Marie-Claude Altot joue le même rôle.

Ce film est une véritable réussite : c'est un hymne à la liberté, à la sensualité, et sa conclusion, même si elle est moins ouvertement optimiste que celle de la version connue du roman, laisse ouvert assez largement le "champ des possibles" pour les amants.